Tutoyer le ciel !
Tours, sanctuaires perchés et chapelles hautes
à l’époque romane
Lundi 6 juillet
Altitude et verticalité dans la liturgie et l’exégèse à l’époque romane
Alain Rauwel, Université de Bourgogne, CeSor
À l’âge chrétien, les choix cultuels (formes architecturales, aménagement, décor…) étaient largement tributaires des modèles bibliques. Mais par quels biais ces modèles étaient-ils connus des clercs, à qui revenait l’essentiel des initiatives ?
L’imprégnation la plus constante, la plus efficace, passait par la liturgie : péricopes, antiennes, oraisons, hymnes, etc. Il conviendra donc d’examiner la présence des nombreuses montagnes bibliques dans la liturgie médiévale – en gardant à l’esprit que les XIe et XIIe siècles sont aussi le moment où les paysages de Palestine redeviennent accessibles aux pèlerins par l’établissement des États latins d’Orient et connaissent de ce fait une recharge sacrale. La période est également celle de l’instauration de nouvelles fêtes, à commencer par celle de la Transfiguration, dont il faudra se demander si elle a contribué à accentuer l’association entre idée de Dieu et idée d’altitude. L’iconographie devra être sollicitée autant que les textes pour prendre la mesure des intérêts et désintérêts liturgiques.
Dans les monastères, les commentateurs des textes sacrés, par leurs traités et leurs sermons, développent des idées parallèles, qu’une technique plus élaborée permet de rendre plus nuancées. Les Cisterciens nous fourniront ici un matériau précieux, Bernard lui-même, bien sûr, mais plus encore Aelred de Rielvaux, qui est sans doute l’un des auteurs de l’âge grégorien à avoir cultivé la plus grande sensibilité au thème de la montagne. À leur lecture, on constatera que le thème est très polysémique, et plus encore très ambivalent : si l’altitude rapproche incontestablement de Dieu, elle peut aussi en éloigner en évoquant l’orgueil et la vaine gloire, donc le risque de la chute.
Cette ambivalence explique sans doute pourquoi la note de verticalité n’est pas si structurante qu’on le croirait spontanément dans le discours ecclésial médiéval. La hauteur impressionne, élève l’âme, sans doute, mais tout autant elle fait peur – en cohérence, ici encore, avec les valeurs bibliques. L’âge roman a peut-être tutoyé le Ciel, il n’a pas apprivoisé les sommets.
Mardi 7 juillet
L’abbatiale romane du Mont-Saint-Michel. L’archange en sa demeure
Éliane Vergnolle, professeur honoraire, Université de Besançon
Construire une vaste église à la pointe d’un étroit rocher était un défi technique inouï. En dépit des difficultés d’implantation, le chantier, qui s’ouvrit en 1023 dans le contexte d’une promotion du pèlerinage à l’archange, fut mené rapidement à son terme.
Il ne reste que quelques vestiges de l’abbatiale du XIe siècle, victime d’effondrements qui entrainèrent la reconstruction du flanc nord de la nef dès le XIIe siècle, celle du chevet au XVe siècle et la disparition des trois travées occidentales de la nef au XVIIIe siècle. En revanche, une large partie du réseau d’escaliers qui desservait les différents niveaux et assurait la circulation des pèlerins nous est parvenue, de même que l’immense crypte de soutènement des parties orientales, conservée presqu’intacte. En élévation, seuls subsistent le transept et le côté sud de la nef, très restaurés au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.
L’enluminure des très riches Heures du duc de Berry représentant l’abbatiale romane, les fouilles réalisées au XXe siècle dans le sanctuaire actuel et les relevés antérieurs à la restauration du transept permettent de restituer le chevet du XIe siècle non seulement en plan mais en élévation : il comportait un déambulatoire doté d’une seule chapelle d’axe, une tribune et une rangée de fenêtres hautes. Cette restitution permet de replacer le chevet du Mont-Saint-Michel dans le contexte des débuts de l’art roman en Francie occidentale et au-delà, sur la valeur iconographique du parti architectural.
La Sacra di San Michele
Saverio Lomartire, Università dell’Insubrio, Côme (Italie)
L’abbaye de San Michele della Chiusa (Saint-Michel-de-la-Cluse), également appelée « Sacra di San Michele » depuis le XIXe siècle, située dans le Piémont, se dresse sur un haut éperon rocheux, le mont Pirchiriano, qui s’élève au milieu de la vallée de Suse.
Le site revêtait déjà une importance stratégique à l’époque romaine et au haut Moyen Âge, car il contrôlait la via Cozia, qui reliait l’Italie et la Gaule. C’est ici que se trouvait la frontière entre le royaume mérovingien et le royaume lombard jusqu’à ce qu’en l’an 774, l’armée de Charlemagne, après avoir brisé les faibles défenses de la Chiusa, vienne envahir la plaine du Pô et se dirige vers la capitale du royaume, Pavie, provoquant la chute du royaume lombard.
Vers la fin du Xe siècle, Jean-Vincent, évêque de Ravenne, décida de se consacrer à la vie érémitique et de se retirer dans la vallée de Suse. Son successeur au siège épiscopal de Ravenne fut Gerbert d’Aurillac, futur pape Sylvestre II.
Jean-Vincent commença sa vie érémitique sur le mont Caprasio voisin, mais très vite, cette vie se déplaça au mont Pirchiriano. L’hagiographie de Jean-Vincent explique ce transfert par un événement miraculeux ; en réalité, l’emplacement dominant de la montagne sur laquelle se trouve le monastère a pu être déterminé par la volonté du noble auvergnat Hugon de Montboissier qui, de retour de Rome, décide d’y construire un monastère, dont la construction débute entre 983 et 987. Hugon demanda très vite au moine Adverto, lui aussi originaire d’Auvergne, de devenir, en 999, le premier abbé du nouveau monastère.
Parallèlement, les premiers bâtiments du monastère, que l’on peut encore aujourd’hui distinguer dans les niveaux inférieurs des hautes constructions qui entourent le sommet de la montagne, s’étendirent jusqu’à donner naissance à une église englobant les anciennes cellules d’ermites. Les phases de construction de l’église s’étendent sur une longue période, jusqu’à ce qu’au début du XIIe siècle, sous l’abbé Ermengaudo, un nouveau grand édifice monastique soit construit au nord et que la construction d’une nouvelle église soit lancée. De ces interventions, il ne reste aujourd’hui que les ruines du nouveau monastère, les fondations de la nouvelle église et le « Portail du Zodiaque », inachevé, réalisé par le sculpteur Niccoló et qui comporte les représentations des signes du zodiaque et des constellations, certainement inspirées d’illustrations d’un manuscrit astronomique. L’église fut lentement construite au cours de la seconde moitié du XIIe siècle, avec la participation de sculpteurs et peut-être aussi de maçons venus de Plaisance. La cathédrale de cette ville a en effet servi de modèle architectural à la nouvelle église de la Sacra. La construction, qui a débuté par l’abside, s’est rapidement interrompue et a été en partie poursuivie au cours du XIIIe siècle, tandis que, pour les parties occidentales, une portion de l’église du XIe siècle est restée debout. L’aspect actuel de l’édifice est pour l’essentiel celui du Moyen Âge, bien que de vastes parties aient fait l’objet de travaux de restauration menés principalement à la fin du XIXe siècle, lorsque l’église fut choisie comme mausolée de la famille royale des Savoie. À cette époque, l’abbaye, qui avait commencé son déclin dès le XIVe siècle, était désormais désaffectée et fut confiée à un petit groupe de Pères Rosminiens, qui en ont encore la garde aujourd’hui.
Saint-Michel d’Aiguilhe : un sanctuaire original pour protéger la ville sainte du Puy.
Xavier Barral i Altet, Institut national d’Histoire de l’Art
Perchée au sommet d’une brèche basaltique de 82 mètres de hauteur, une chapelle dédiée à l’archange Michel, accessible après une ascension de 269 gradins ménagés dans la roche, domine le ciel de la ville sanctuaire du Puy. Si aujourd’hui le visiteur est impressionné par cette prouesse architecturale qui rivalise fièrement avec la cathédrale du Puy, elle-même bâtie sur un promontoire, le Mont Corneille, on peut imaginer la secousse visuelle que ce monument provoquait chez les pèlerins arrivant au Puy au Moyen Âge.
Le monument n’est pas uniquement exceptionnel par sa situation géographique, il l’est également parce que nous connaissons la date de sa consécration : 961. La chapelle du Xe siècle a été élargie à l’époque romane par une sorte de déambulatoire destiné à couvrir la totalité de l’espace disponible sur la plateforme du rocher. Tous les aspects du premier art médiéval sont réunis dans ce monument, un édifice trilobé d’époque préromane et une enveloppe architecturale romane ornée de beaux chapiteaux, de peintures murales et d’un tympan au-dessus de la porte d’entrée doté d’un message religieux à haute portée symbolique et interprétative.
Cet édifice permet à l’historien de l’art médiéviste de poser les principales questions ouvertes de sa discipline : la filiation architecturale d’un sanctuaire du Xe siècle, le passage du préroman au roman, l’organisation du chantier de construction et de décoration sculptée, l’iconographie religieuse et enfin l’intervention plus ou moins justifiée des érudits et des artistes du XIXe siècle. La petite église d’Aiguilhe dédiée, comme tant de sanctuaires de hauteur, à saint Michel, permet également de réfléchir sur la topographie urbaine et sur le phénomène des pèlerinages médiévaux vers les hauteurs, défi performatif harassant dont la récompense se situait au bout d’une progressive ascension vers le ciel.
La fortification des monastères au Mont Athos (Grèce)
Raúl Estangüi Gómez, CSIC, Madrid (Espagne)
La presqu’île du Mont Athos, située dans la région de Macédoine, au nord de l’actuelle Grèce, constitue depuis des temps immémoriaux un important centre du monachisme chrétien oriental. Les caractéristiques géographiques de ce territoire le rendent particulièrement propice à la vie érémitique. Les premiers grands monastères y furent édifiés au Xe siècle, grâce au patronage des empereurs byzantins et des membres de l’aristocratie. Toutefois, l’isolement de cette région, dépourvue de toute route la reliant au continent, ainsi que sa proximité avec la mer ont très tôt conduit à protéger ces monastères contre des attaques de brigands, de pirates et même des flottes des États ennemis. La fortification des lieux de retraite monastiques remonte ainsi à la fondation des premiers grands monastères au Xe siècle. Bien que leur état actuel résulte d’interventions plus tardives, datant de la fin du Moyen Âge et de la période ottomane, les recherches archéologiques ont mis en évidence l’existence de ces structures défensives dès le Moyen Âge central. La construction de tours et d’enceintes en vint alors à caractériser un type de monastère qui se diffusa dans l’ensemble du monde byzantin à partir de cette époque. Le monastère devient une véritable forteresse dont le rôle dépassait largement les seules fonctions religieuses, servant également à protéger le territoire environnant et ses populations. La solidité du dispositif défensif des monastères de l’Athos explique leur continuité malgré les nombreuses crises politiques, ainsi que leur rôle durable de bastions du christianisme orthodoxe.
Sanctuaires catalans en hauteur à l’époque d’Oliba
Mart Sureda i Jubany, Institut Amatller d’Art Hispànic, Barcelone.
Les édifices religieux promus par l’abbé et évêque Oliba (971-1008-1018-1046), bien que leur nombre ait été surestimé par l’historiographie catalane sur le « premier art roman », constituent assurément un épisode riche et créatif des débuts de l’architecture romane en Catalogne. À partir de ces constructions et d’autres bâtiments de leur contexte géographique et chronologique, cette communication explorera l’une des innovations typologiques de l’époque : l’implantation des lieux de culte en hauteur, non pas tant au sens orographique (aspect où cette pratique ne se révèle pas particulièrement novatrice), mais surtout dans le contexte des programmes constructifs et liturgiques qui se sont développés dans les comtés catalans pendant la première moitié du XIe siècle.
A la recherche des origines du Mont-Saint-Michel. L’apport du relevé tachéométrique
Heike Hansen, Aix-Marseille-Université, LA3M , Romain Tach
Notre communication présente les premiers résultats d’une campagne de relevé et d’étude du bâti menée en janvier 2026 dans un des bâtiments situés au nord de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Celui-ci, abritant la salle de l’Aquilon et le Promenoir des moines, a jusqu’à présent été étudié uniquement à travers les sources textuelles et quelques arguments stylistiques. Les premiers éléments d’analyse archéologique visaient à comprendre la superposition des niveaux dans ce bâtiment encore méconnu. Néanmoins, l’étude conduite a rapidement mis en évidence l’intérêt de son objet pour l’histoire des plus anciens états du bâti conservés en élévation. Le relevé tachéométrique réalisé in situ et de visu a mis en évidence des éléments inédits dans l’environnement de Notre-Dame-sous-Terre, ouvrant des perspectives nouvelles sur la restitution de l’abbaye avant et pendant la construction de l’église abbatiale du XIe siècle. L’outil contribue aussi à une meilleure compréhension de l’organisation spatiale complexe de cet ensemble monumental, constitué d’un conglomérat de salles maintes fois remaniées et aux niveaux variés.
Mercredi 8 juillet
Excursion : Abbaye de Sant Pere de Rodes (Catalogne), Imma Lorés, Université de Lleida.
Jeudi 9 juillet
Les chapelles hautes de l’abbatiale de Cluny III
Neil Stratford, Membre de l’Institut
Un triangle de chapelles hautes dédiées aux archanges était prévu dès le début des travaux d’édification de la grande église de Cluny III. Un récit de l’abbé Pierre le Vénérable nous parle de la Chapelle Saint-Michel comme d’une « maison de prière », où un vieux moine se retirait en solitaire pendant de longues périodes pour pratiquer ses exercices spirituels comme un ermite. Sans doute de telles chapelles hautes, à l’étage dans l’église, étaient souvent conçues comme des oratoires isolés, sans communication avec la liturgie du choeur, et pas seulement chez les Bénédictins. Plusieurs monuments en étaient pourvus, mais le plan de Cluny III reste unique avec un oratoire aménagé dans chacune des deux tourelles accolées aux bras du transept, et un troisième érigé sur la façade.
Extraits des sources écrites :
Fuit et alius ut de magno Benedicto legitur « gratia benedictus et nomine’, cui parem in sanctos studios nescio si umquam viderim…Habebat enim beatus vir pro cella domum orationis in turri altissima atque remotissima in honore sancti Michaelis archangeli consacratam, qui devotioni eius pro cunctis monasterii locis specialius famulabatur. In hac divine theorie totus nocte dieque intentus, mente cuncta mortalia transcendebat, et cum beatissimis angelis interne Conditoris visioni pene iugiter assistebat. » (Petri Cluniacensis Abbatis de Miraculis Libri duo, éd. D. Bouthillier, Corpus Christianorum Continuatio Mediaevalis LXXXIII, Turnhout, 1988, p. 58,60-61 (Lib. I, XX- l. 1-3,64-70) )
« domum orationis » est traduit ci-dessous comme « oratoire ». Pierre le Vénérable se réfère cependant au célèbre passage du Christ au Temple où il chasse ceux qui vendent et qui achètent: « Ma maison est une maison de prière » (Luc, XIX, 46; cf. Matth. XX1, 13; Marc X1, 17: « Ma maison sera appelée maison de prière »). Les Evangélistes se basent sur Isaïe LV1, 7: « Aducam eos in montem sacrum meum, et laetificabo eos in domo orationis meae. »
Traduction:
« Il y a un autre frère, Benoît par la grâce et par le nom- comme il est dit du grand saint Benoît- dont je ne sais si j’ai jamais vu son pareil dans les saints exercices……Ce saint homme avait pour cellule un oratoire (je préfère: maison de prière) consacré à l’archange saint Michel, dans une tour très haute et très à l’écart; il honorait cet endroit de sa dévotion d’une manière très spéciale, de préférence à tous les autre lieux du monastère. Là, entièrement adonné de nuit et de jour à la divine contemplation, il transcendait en esprit toutes choses mortelles et jouissait, avec les très bienheureux anges, d’une vision intérieure du Créateur à peu près continuelle. » (Pierre le Vénérable, Livre des Merveilles de Dieu (de Miraculis), trad. J.-P. Torrell, D. Bouthillier, Fribourg/Paris, 1992, p. 140, 14.
Vita sancti Maioli, I.9:
Traduction (Nicole Bériou): » Alors l’homme de Dieu, entrant dans le petit oratoire qu’il avait fait réédifier en l’honneur de saint Michel sur l’autre rive de la Saône où il se réfugiait, loin de la cité, pour échapper à l’agitation du peuple et où, dans le repos solitaire, assidu à prier toute la nuit, il était assujetti au service divin, doubla d’attention: bouleversé par la misère des pauvres, il se mit à adresser plus instamment ses prières au Seigneur. »
Benoît Dumolin (Cluny, Musée Ochier, ms. 71, p. 40).
« immédiatement au-dessus du portail (le grand portail de la nef de Cluny III) on voit une chapelle dédiée à St Michel, avancée sur la grande nef en manière de cul de lampe sur la largeur de la nef. cette chapelle a dix huit pieds d’enfoncement y compris les 6 pieds qui forment l’étendue du cul de lampe, ou l’on voit l’autel tourné au matin. Les douze autres pieds décrivent l’espace qui forme le massif de l’embrasure de la porte depuis le fonds du vestibule jusques à l’entrée de la grande nef: le cul de lampe commence par une base étroite ornée d’un feuillage gothique; il s’élève en s’élargissant insensiblement jusqu’à sa saillie de six pieds; il est percé sur la grande nef par cinq vitreaux étroits, placés entre des pilastres canelés, soutenus et couronnés par un cordon. La voute du cul de lampe et (sic) un demi cul de four; cette chapelle est aussi ouverte au midi et au nord par un vitraux plus considérable que ceux qui prennent jour sur la nef; et elle a vüe sur le vestibule par celui dont nous avons parlé en décrivant le portail. La voutte de la chapelle de St Michel est partagée en trois bonnets quarrés. On y monte a droite et a gauche par un degré tournant dérobé dans le gros du mur; le degré est large de 3 pieds, composé de soixante et dix marches, hautes de huit pouces; Le degré a droite et a gauche communique sur les voutes des collatéraux et sur les toits. Le degré placé sur la gauche de la chapelle de St Michel est encore élevé jusques a quarante neuf marches et conduit sur les voutes de la grande nef et jusques aux toits. »
Chapelles et lieux de culte à deux niveaux
Christian Sapin, Directeur de recherche honoraire au CNRS
Construire et prier en hauteur peut s’entendre de diverses manières. La hauteur peut résulter de l’utilisation de l’état topographique naturel d’un surplomb ou d’une montagne ; elle peut aussi être le fruit d’une construction volontairement élevée en hauteur ou comme nous le verrons d’une superposition de deux lieux de culte. Ces églises hautes, chapelles d’abbés, chapelles d’évêques ou Saintes-Chapelles, demandent aux constructeurs l’adoption de jeux savants pour l’équilibre des masses comme pour les différents accès. On s’interrogera à la fois sur les origines de cette pratique de superposition, sur le gain de sacralité que semble générer la hauteur aux yeux des contemporains, comme sur la signification volontaire de superposition vis-à-vis de certains autels, de reliques ou d’espaces pour des défunts. Quelques sources attestent que ces lieux de culte et de vénération, gage de piété à certaines époques, ont pu faire l’objet de consécrations distinctes.
Elever, révéler
Pierre-Alain Mariaux, Université de Neuchâtel (Suisse)
Le 26 octobre 1225, l’abbé Nantelme fait relever les reliques de saint Maurice jusque-là conservées dans la crypte du IXe siècle située à l’extrémité occidentale de l’église, pour les déposer dans une nouvelle châsse de cuivre argenté et doré qu’il installe sur l’autel majeur de l’église abbatiale, peut-être au-dessus de tombeau carolingien. La démarche de l’abbé de Saint-Maurice s’inscrit dans un mouvement général d’élévation des reliques des cryptes dans les chœurs, dont l’un des premiers témoignages est dû à l’abbé Suger de Saint-Denis. A l’instar de son confrère, Nantelme prend le soin de commémorer son acte par une inscription fixée sur la nouvelle châsse. Celle-ci figure sur l’arête du toit du reliquaire et rappelle l’événement en des termes choisis : agno gracie millesimo duecentesimo vicesimo quinto vii kl novembris relevatum fuit corpus beati mauricii et in hoc philtro reconditum tempore nantelmi huius loci abbatis. Le mot-clé de cette inscription est le verbe relevare, qui traduit l’idée de renouveau, de rénovation. À Saint-Maurice, le corps «relevé» de Maurice est l’aboutissement d’une action double, à la fois élévation et révélation, qui annonce le redéploiement de véritables théâtres sacrés dans les chœurs liturgiques de la période gothique. C’est à identifier (et interpréter) les antécédents de la période romane que sera consacrée ma contribution.
Dans un premier temps, nous nous interrogerons sur la polysémie du verbe relevare. Ensuite, nous considèrerons les dispositifs de mise en scène des reliques en considérant le reliquaire lui-même, puis son environnement. Différents éléments décoratifs, tels que les inscriptions, les couvercles, les grilles, les voiles, les fenêtres, les portes, les serrures, les charnières, les plis, les socles ou les systèmes de suspension, renseignent sur les modalités de présentation des objets sacrés et les contextes dans lesquels ces derniers sont insérés. Suivant Bernhard Siegert, nous concevons ces éléments comme des opérateurs de réalités hybrides, signalant la présence simultanée du sacré et du profane, du visible et de l’invisible qu’ils articulent conjointement. En d’autres termes, ils agissent comme des « machines culturelles » qui tissent ensemble des états distincts et en assurent la continuité, fonctionnant ainsi comme des déclencheurs visuels. À ce titre, les reliquaires témoignent d’une diversité de mises en scène de la relique articulées autour des enjeux de visibilité, physique et spirituelle, même si l’objectif ultime de ces indices est essentiellement de marquer la présence d’une réalité qui doit demeurer invisible. L’étude des reliquaires sous cet angle permet ainsi de mettre au jour une « rhétorique de la révélation », qui «déborde» également dans l’espace ecclésial.
Une admonitio synodalis du milieu du IXᵉ siècle établit en effet que «rien ne doit être déposé sur l’autel, hormis des coffrets (capsae) et des reliques, les Évangiles et la pyxide contenant l’hostie consacrée destinée à la communion des malades». Malgré quelques exceptions, cette pratique devint habituelle. La disposition des reliquaires sur la table d’autel constitue ainsi le mode de présentation le plus courant, comme l’attestent les sources textuelles et visuelles. On constate une continuité de ces pratiques jusqu’à la fin du Moyen Âge : à titre d’exemple, le récit de la translation des reliques de saint Amé dans une châsse dorée placée sur le maître-autel de la cathédrale de Douai en 1206 précise qu’elles furent installées «de la crypte sous le maître-autel […] dans un lieu plus élevé et plus beau, avec toute la vénération qui convenait». Ces textes insistent sur la position surélevée des châsses, considérée comme plus visible mais aussi plus belle. Cynthia Hahn parle à ce propos de «mises en scène sensorielles». Même si la relation entre les châsses et l’autel n’est pas toujours claire, on constate que l’esthétique joue un rôle aussi important que la dimension dévotionnelle dans l’appréciation de la relique.
Edifier un clocher dans les vallées pyrénéennes
Emmanuel Garland, Docteur en Histoire de l’Art
Immaculada Lorés i Otzet, Université de Lleida (Catalogne, Espagne)
Un grand nombre de clochers romans de la région pyrénéenne ont été endommagés par les différents séismes recensés entre le XIVe et le XVIIe siècle, dont les conséquences ont, dans de nombreux cas, conduit à leur reconstruction ou à leur remplacement à l’époque baroque.
Dans cette communication, dont l’analyse se limite à la zone géographique des Pyrénées centrales, de part et d’autre de la chaîne montagneuse, plusieurs questions jugées particulièrement pertinentes sont abordées. Tout d’abord, la détermination de la chronologie des constructions les plus anciennes peut aider à établir le moment où ont commencé l’édification et la diffusion progressive de cette typologie structurelle. Il convient de noter que cette diffusion n’a pas été homogène et présente des différences significatives entre les territoires situés au nord et au sud des Pyrénées. De même, la diversité typologique des clochers permet d’aborder plus précisément la question des clochers à plan circulaire. La chronologie relative des clochers et leur position par rapport à l’église sont également des aspects fondamentaux de l’analyse, car les dates de construction des deux structures ne coïncident souvent pas, le clocher étant, dans de nombreux cas, un ajout ultérieur. Enfin, pour expliquer les différents emplacements des clochers par rapport à l’édifice de l’église, il convient d’aborder la question des fonctions qu’ils remplissaient, tant d’un point de vue liturgique que seigneurial et territorial.
Le doyenné clunisien de Bezornay à l’époque romane : territoire et architecture
Camil Joundy, Institut de recherche et d’histoire des textes
Dès sa fondation, l’abbaye de Cluny met rapidement en place un réseau de dépendances dans son environnement proche, les doyennés. Centres de gestion de biens fonciers et de redevances, ces établissements associent aussi fonctions religieuses, domestiques et défensives. L’étude archéologique du doyenné de Bezornay met en évidence plusieurs phases de construction, notamment aux périodes préromane et romane, qui accompagnent le développement de l’emprise clunisienne sur un territoire que l’abbaye contrôle et valorise.
Prendre de la hauteur. Pour une nouvelle approche des églises romanes du Vivarais à travers l’usage des outils issus des Humanités numériques
Valentine Baconnier
Le terme humanités numériques désigne la transformation des sciences humaines et sociales par l’intégration progressive des outils et méthodes issus des technologies numériques dans les pratiques de recherche. Au-delà de leur dimension technique, ces outils ont profondément renouvelé les pratiques de recherche en permettant notamment d’appréhender les objets étudiés à différentes échelles et de révéler ainsi des dynamiques difficilement perceptibles par des approches traditionnelles. En somme, ils permettent de prendre de la hauteur. Cette évolution favorise des démarches plus transversales et multidisciplinaires, comme en témoignent de nombreux travaux récents en histoire, histoire de l’art et archéologie.
Dans cette intervention, je présenterai les méthodes et outils ainsi que les premiers résultats obtenus grâce à leur usage pour l’étude de l’agencement des éléments de décor dans l’espace ecclésial d’un corpus d’édifices romans du Vivarais (Ardèche). Nous aborderons principalement l’apport des techniques de télédétection associées à une base de données géoréférencée intégrée dans un système d’information géographique (SIG).
Vendredi 10 juillet
Matin : visite de l’abbaye Saint-Martin du Canigou, Olivier Poisson
La tour habitée : du programme seigneurial aux modèles urbains
Bastien Lefebvre, Université de Toulouse Jean-Jaurès
Cette communication propose d’interroger la tour comme mode de résidence, en considérant à la fois son rôle symbolique et son impact sur l’organisation des fonctions domestiques dans l’architecture. Si la tour est d’abord un ouvrage militaire, lié à la défense ou à l’expression du pouvoir seigneurial, certaines deviennent, à partir des XIe-XIIe siècles, de véritables lieux de vie. Alors que ce sujet est souvent abordé en distinguant, d’une part, les tours maitresses des châteaux et, d’autre part, les maisons-tours urbaines, l’objectif est ici de proposer une lecture globale afin de saisir les modalités d’intégration de la tour dans le programme résidentiel. L’exposé permettra ainsi de confronter différents modèles, notamment celui du logis associé à la tour et celui du logis intégré dans la tour, afin d’interroger la manière dont ces configurations reconfigurent les logiques de l’habiter médiéval.
La tour et l’église Saint-Amans de Teulet : topographie d’une villa languedocienne du Xe s.
Laurent Schneider
Saint-Amans–de-Teulet est une vieille localité du biterrois médiéval qui a été érigée en commune à la Révolution avant d’être rattachée à celle du Pouget en 1801. Il ne subsiste aujourd’hui plus aucun vestige en élévation de cet ancien village, de son église et de ses fortifications. Mais l’ancienne villa peu à peu intégrée dans le domaine monastique de Saint-sauveur d’Aniane est documentée par un dossier de textes relativement significatifs à partir de la seconde moitié du Xe s. Différentes opérations archéologiques permettent par ailleurs de suivre les grandes étapes de la structuration du peuplement dans ce terroir. Depuis l’assise d’un établissement antique, émerge durant le haut Moyen Age une église édifiée sur le sommet d’un coteau, puis une tour sur un puech du voisinage et encore un castrum sur autre proche coteau. L’organisation de la villa de Teulet adopte une configuration polynucléaire avant que l’habitat ne se restructure dans le courant du XIIe s. auprès de l’ancienne église Saint-Amans devenue paroissiale et prieurale.
La communication s’attachera à commenter cette longue trajectoire en tentant de faire dialoguer sources écrites et documentation archéologique.
Etude des fragments de la tribune de Cuxa en vue de sa réédification partielle
Andreas Hartmann-Virnich, Heike Hansen
Point d’information sur l’étude en cours

